La phrase du jour

“"Si le théâtre oublie le monde, le monde finira pas oublier le théâtre". Bertolt Brecht



mardi 2 avril 2013

Mes lectures du moment

Certaines n'avaient jamais vu la mer 
de Julie Otsuka édition Phébus (2012)

Résumé : C'est un récit de voix plurielles, celles de jeunes japonaises expédiées, vendues, à des compatriotes émigrés aux USA, dans les années 20. C'est l'histoire de leurs rêves, leurs cauchemars, leurs nuits de noces, leur labeur... Des histoires simples en prise avec le quotidien trompeur  et inhumain et ça jusqu'à leur disparition. Il n'y a rien d'autre à résumer parce qu'il faut lire ce petit livre écrit en anglais, par une japonaise d'une quarantaine d'années, née en Californie. Ce livre a obtenu le prix Fémina étranger en 2012. Un prix vraiment mérité.





Mon Avis : Un grand merci à Guy Foissy qui m'a suggéré cette lecture. De ce petit opuscule de 142 pages s'élève une clameur faite de centaines de voix féminines qui parlent chacune au nom de toutes. Le parti pris d'écriture est le NOUS, ce livre est une chorale, l'équivalent du choeur antique. A la lecture pourtant, chacune de ces femmes existe individuellement par son prénom, l'histoire singulière qu'elle vit, les renoncements, les enfants, les petits et grands malheurs, et pourtant ces vies, ces voix sont comme des grains de farine qui ont la nécessité de se mêler pour que prenne corps le récit, qu'il devienne témoignage.  Elles nous parlent de l'émigration, de leurs patron(nes) américain(es). Et l'on comprend ce qu'est l'humiliation qui leur est infligée. Le NOUS que l'auteur a choisi pour raconter cette histoire fait écho à la langue japonaise dans laquelle on ne conjugue pas les verbes. En japonais, c'est simplement le contexte qui décide si on agit, si on parle au singulier ou au pluriel. La forme verbale demeure inchangée. Il y a aussi le choix des répétitions, une accumulation de mots qui reviennent en écho et qui donnent le rythme au récit. Ce livre est d'une grande clarté, les récits s'enchaînent du voyage de départ au déplacement de la fin. Et à chaque fois, des voix racontent des histoires semblables ou contradictoires, parce que le choeur n'est pas uniforme, il est juste l'addition de murmures qui finissent par devenir une clameur. A lire pour la poésie, l'histoire méconnue de ces destins et la beauté de l'écriture.


Un court extrait du chapitre : la première nuit

Cette nuit-là, nos nouveaux maris nous ont prises à la hâte. Ils nous ont prises dans le calme. Avec douceur et fermeté, sans dire un mot. Persuadés que nous étions vierges, comme l'avait promis la marieuse, ils nous ont traitées avec les plus grands égards. Dis-moi si ça fait mal. Ils nous ont prises par terre, sur le sol nu du MINUTE MOTEL En ville, dans des chambres de second ordre du KUMAMOTO INN. Dans les meilleurs hôtels de San Francisco où un homme jaune était autorisé à pénétrer à l'époque. Au KINOKUNIYA HOTEL. Au MIKADO. A l'hôtel OGAWA. Nous leur appartenions et ils supposaient que nous ferions tout ce qu'ils nous demandaient. S'il te plait tourne toi vers le mur et mets-toi à quatre pattes. Ils nous ont prises par le coude en disant tranquillement : " Le moment est venu." Ils nous ont prises avant que nous ne soyons prêtes et nous avons saigné pendant trois jours. Ils nous ont prises avec notre kimono de soie blanche relevé par-dessus tête et nous avons cru mourir….


Biographie : Née en 1962 en Californie, diplômée en art, elle abandonne une carrière de peintre (elle a étudié cette discipline à l’université de Yale) pour l’écriture. Elle publie son premier roman en 2002, Quand l’empereur était un dieu (Phébus, 2004 ; 10/18, 2008) largement inspiré de la vie de ses grands-parents. Son deuxième roman, Certaines n’avaient jamais vu la mer (Phébus, 2012) a été considéré aux États-Unis, dès sa sortie, comme un chef-d’œuvre. Julie Otsuka vit à New York.




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